Chapitre n° 35 – Scène principale
Traducteur/Checker : SP76
Malgré son charme, Ves ne réussit qu’à susciter intérêt mitigé pour son Mécha. Il s’était attendu à un défi, mais les soldats et les mercenaires l’avaient tous traité comme une mouche. Les pilotes restaient polis, mais le dédain et le rejet se lisaient clairement dans leurs yeux. Son statut de jeune créateur de Méchas prometteur qui venait de passer les qualifications ne signifiait rien pour eux. Il n'avait pas eu l'occasion de montrer son Marc-Antoine, car ils l’avaient tous écarté après une minute de politesse.
« Désolé, mon département n'est pas pressé de se procurer un nouveau Mécha. »
« Notre budget est serré. Nous ne faisons pas beaucoup de bénéfices par opération. Nous pouvons à peine rester en lice. Je me pencherai sur vos produits dans quelques années, lorsque notre flotte aura besoin d'être remplacée. »
« L'équipe que je dirige est déjà formée dans une configuration spécifique. L'introduction d'un autre type de Mécha perturbera l'équilibre. »
« Je ne suis pas spécialisé en combat de mêlée. Un Mécha qui utilise une masse et un bouclier n'est pas adapté pour un pilote non qualifié comme moi. »
Les excuses étaient les mêmes, quel que soit l'endroit où Ves essayait de trouver un client. Alors que les gens quittaient la salle pour aller manger un morceau ou assister à l'événement principal dans le stade central, Ves se retrouvait les mains vides.
« Bonjour Ves. »
Il se retourna et vit quelque chose d’inattendu. Hans s'approchait de lui pour lui adresser la parole. « Pilote Hans ! Qu'est-ce qui vous amène ici ? »
« Je voulais juste vous dire que de tous les Méchas que j'ai pilotés aujourd'hui, le vôtre est l'un des rares à prendre en compte le confort du pilote. »
Ves haussa un sourcil. C'était vraiment le Facteur X qui avait joué en sa faveur ! « Je conçois mes Méchas en pensant à l'utilisateur. Mes produits sont plus que la somme des pièces. Je mets tout mon cœur dans chacune de mes créations. J'ai affiné mon art en concevant et en produisant de nombreux Méchas pour Iron Spirit, où j'ai réalisé des bonnes ventes. J'essaie actuellement de me lancer dans la création d'une entreprise dans le monde réel. »
Ça avait l'air assez professionnel, non ?
Le pilote acquiesça, et semblait intéressé. « Ah oui ? J’aimerais bien y jeter un œil. »
Ves activa rapidement son communicateur pour présenter sa page virtuelle à Hans. « Voici ma boutique virtuelle. N'hésitez pas à regarder ce que je propose, mais je vous conseille de regarder d'abord le Marc-Antoine. C’est un variant basé sur l’Auguste César, mais j'ai largement retravaillé le blindage pour le rendre plus abordable. C'est également le modèle que je propose à la vente dans mon atelier réel. »
« Vous avez pu créer un variant de l’Auguste ? » Hans affina un peu son regard à cette nouvelle. « Je ne connais pas grand-chose au métier, mais je sais que la licence de production à elle seule doit coûter une rein. Comment avez-vous pu mettre la main sur une licence d'une telle valeur ? »
« J'ai eu la chance d'attirer l'attention de certaines personnes qui ont remarqué mon talent pour la conception de Méchas. » Ves répondait en tissant sans vergogne des mensonges afin de dissimuler l'existence du Système. « Une institution renommée de Rubarth m'a même accordé quelques licences de production pour donner un coup de pouce, pour ma startup. »
« C'est impressionnant. Il n'est pas facile d'attirer l'attention des Rubarthiens. »
« Ah, ne vous méprenez pas. L'institution n'est basée que dans le Nouvel Empire, probablement pour des raisons financières et de confidentialité. Les véritables propriétaires ont probablement des origines plus modestes. Quant à leur identité exacte, je n'en suis pas sûr, mais avec des poches aussi profondes, ils sont certainement puissants. »
Ves avait choisi d'orienter la conversation d'une manière risquée. En parlant de manière non subtile de ces gens riches et inexistants dans son dos, il créait l'illusion d'avoir le soutien d'un mystérieux et puissant groupe. Si les riches aimaient souvent gaspiller leur argent, ils ne jettaient jamais leur richesse à des gens inutiles. Ves laissait donc entendre qu'il possédait un talent unique en matière de création, qui le distinguait des centaines d'autres candidats ayant participé aux qualifications.
Le fait que ce soit l'une des rares vérités qu'il tentait de faire passer aidait à convaincre Hans. L'homme frotta sa barbe blonde. « Vous êtes un garçon intéressant. Je garderai un œil sur vous. »
Hans passa devant Ves et sortit du bâtiment. Ves eut l'impression que sa ruse avait été découverte, mais il haussa les épaules. Le plus important était de savoir si Hans s'engageait à rechercher le Marc-Antoine du jeu.
« Merde, il pouvait au moins me donner une réponse solide, au lieu de me laisser dans l’attente. »
Il quitta le bâtiment et rejoignit Carlos pour dîner dans l'un des nombreux restaurants disponibles. Alors que Ves prenait une bouchée d'une tourte à la viande, Carlos regardait avec envie son ami, qui semblait renaître depuis qu'ils avaient obtenu leur diplôme.
« J'ai l'impression que tu as profité de la chance de tout le monde, sauf de Patricia, pour obtenir une bourse aussi ridicule. Allez, pour combien de milliards de crédits se vent la licence de l’Auguste César, de nos jours ? »
Ves haussa encore et encore les épaules en niant tout acte répréhensible. « Je n'ai ni sugar daddy, et encore moins de sugar mommy. Tu sais que ce n’est pas mon style. »
« Pff. Donne-moi quelques millions de crédits et je me mettrai volontiers à genoux, même si c’est vieux et que ça pue. »
« Ugh, merci pour l’image. Je n'ai toujours pas fini mon déjeuner. »
Lorsque Ves décrit ses difficultés pour conclure sa première vente, Carlos secoua la tête.
« Tu n'as pas grandi à Dorum, tu n'as donc pas une bonne idée des gens qui achètent des Méchas. Tu attends trop des Corps et des mercenaires. Et tu peux faire une croix sur une vente privé pour le gouvernement. Ils n'ont aucun pouvoir de décision, pour les dépenses de leurs unités. Ils pilotent n'importe quel Mécha que les hauts gradés leur donnent. Quant à leur vie privée, aucun militaire n'a assez de crédits pour s'acheter un Mécha en dehors de ses heures de service, du moins pas avant d'être à la retraite. »
« Et les mercenaires ? » demanda Ves, reconnaissant envers Carlos d'avoir bien voulu lui expliquer tout cela. Il n'était pas originaire de Bentheim, et ses connaissances sur le secteur provenaient principalement de manuels scolaires.
« Leurs finances sont étroitement réglementées. Un bon contrat peut leur rapporter quelques millions, mais un coup de malchance peut faire disparaître des dizaines, voire des centaines de millions de crédits de leur réserve. Bien sûr, ils ont tout de stocké dans une ba,que, mais c'est leur plan B, voire leur fonds de retraite. »
D'après Carlos, il y avait encore une petite chance que Ves puisse leur vendre son produit, mais cela devait valoir la peine de gaspiller leurs économies. « J'ai donc plus de chances d'approcher des retraités ou des personnes proches de la retraite ? »
« C'est un bon angle d'attaque. Les anciens qui quittent le service actif ne peuvent satisfaire leurs envies que s'ils montent dans un vrai cockpit. Les simulations populaires telles que Iron Spirit sont trop décontractées et fausses pour répondre à leurs besoins. Ne sous-estime pas les pensions qu'ils ont gagnées pendant leurs années de service. »
Les pilotes étaient difficiles à trouver, et leurs services étaient importants pour sécuriser les lieux et créer une puissance passive. Ils gagnaient une bonne part de la richesse de ce qu'ils défendaient sous forme de "taxes" ou de "frais de protection". C'était une réalité acceptée dans l'espace humain que le poing l'emportait sur les lois. Seul le fait que la République Brillante n'était qu'un pauvre État de 3e rang l'empêchait d'être impliquée dans des guerres constantes de territoire.
Beaucoup d'argent était échangé chaque fois que les Méchas entraient en action. Cependant, la plus grande partie de cet argent était consacrée à l'entretien Méchas et au paiement d'autres dépenses.
« J'ai une idée. » Carlos terminait son burrito. « Tu devrais essayer d'approcher les riches, en particulier les collectionneurs. Ils adorent collectionner des Méchas bizarres et les admirer pendant des heures dans leurs hangars privés. Certains d'entre eux ne sont même pas des pilotes. Ils aiment tout simplement posséder des Méchas uniques. »
Ves pensait que ses chances étaient plus grandes. « C'est un bon point de vue, mais ils sont souvent inaccessibles, n'est-ce pas ? »
« Si tu n’es qu’un créateur lambda, alors oui, la sécurité ne te laissera jamais t’approcher. Mais si tu gagnes l’EJT ? Les collectionneurs adorent dénicher des gemmes. S'ils peuvent s'emparer du tout premier Mécha fabriqué à la main par un jeune créateur promis à un bel avenir, ils se moqueront bien des quelques millions de crédits. C'est une bagatelle, comparée à la valeur de collection potentielle, lorsque ton nom sera répandu dans toute la République. »
Pour Ves, il s'agissait d'un défi de taille à relever. La compétition de cette année était incroyablement difficile, et même lui ne pouvait garantir la victoire contre sept autres génies talentueux. Tout dépendait du format de la compétition de cet après-midi.
Après avoir terminé leur repas, ils se dirigèrent vers le gigantesque stade situé au centre de l'exposition. Une foule de fans les acclamait, en voyant leurs pilotes préférés triompher de leurs adversaires. Carlos et Ves dûrent se serrer un peu pour atteindre l'entrée bondée. Le portail de sécurité les laissèrent passer sans problème, une fois qu'ils furent identifiés comme créateurs ayant participé au concours de modélisation. Les organisateurs leur avaient offert ce petit cadeau. Un billet normal pour assister à la compétition coûtait des dizaines de milliers de crédits.
La disposition bien pensée de l'intérieur du stade permettait aux deux jeunes créateurs d'avoir un aperçu de l'effervescence qui régnait tout autour. Grâce à une utilisation intelligente de la hauteur et de la profondeur, l'ensemble du site avait été transformé en un ensemble d'arènes 3D d’où les spectateurs pouvaient s'asseoir et regarder les matchs en toute sécurité depuis le ciel. Des écrans de protection très résistants protégeaient les spectateurs des projectiles et des impacts accidentels, même si la violence pouvait donner lieu à des moments effrayants.
L’EJT permettait aux visiteurs de découvrir le véritable monde des Méchas. Ves avala tout ce qui passait autour de lui tel un drogué en manque. Il s'approcha avec impatience de l'arène la plus proche, qui présentait un duel à l'épée tendu entre deux Méchas moyens presque identiques. Les deux s'affrontaient depuis un moment, leurs boucliers étant tellement endommagés qu'ils étaient obligés de s'en débarrasser.
Le Mécha rouge, piloté par un talent de Bentheim, tournait autour du Mécha violet peint aux couleurs d'une académie de Rittersberg. Les deux planètes centrales de la République Brillante s'affrontaient souvent dans tous les domaines imaginables, du sport aux compétitions de Méchas, comme celle-ci. Les clichés habituels voulaient que les rittersbergeois étaient polis et étouffants, tandis que les bentheimers étaient cosmopolites et avides. Cependant, quand les habitants se rencontraient, ils se transformaient tous deux en fous furieux désireux de faire tomber l'autre d'un cran.
En tant que natif de Cumulonimbia, Ves n'avait aucun intérêt dans ce match. Même s'il avait étudié à Rittersberg, il n'avait aucun sentiment d'appartenance à cette planète magnifique mais finalement élitiste. Quant à Carlos, il se sentait un peu déchiré entre l'idée d'encourager sa planète natale et celle où il passait le plus clair de son temps à faire la fête.
« Merde, qui va gagner ? » Carlos se mordit les lèvres.
Ni l'un ni l'autre n'était pilotes, ni ne possédait les aptitudes pour le devenir. Leurs connaissances sur les combats de Méchas provenaient essentiellement de divertissements et de quelques cours à l'université. Ves n'avait qu'un léger avantage sur Carlos, grâce à sa famille.
« Le bentheimer est un peu trop impatient. » jugea Ves en observant le rythme du match. Les deux équipes semblaient à égalité, mais ses yeux avaient un peu plus de discernement, grâce à ses études sur le Facteur X. Il était plus sensible aux émotions que Carlos, ce qui lui permettait d'avoir une vision plus claire de la situation. « Il pense qu'il manque de temps. Plus il attend, et plus le rittersbergeois accumulerai des forces. Le bentheimer essaie de trouver une ouverture avant que son adversaire n'éclate. »
Le Mécha bleu portant le symbole planétaire de Bentheim s'élança vers l'avant et donna un coup d'épée. Le rittersbergeois refusa de mordre à l'hameçon et recula simplement hors de portée. Les deux Méchas continuèrent à tourner en rond, laissant monter l'impatience de la foule.
Le Mécha violet prit le Mécha bleu par surprise en sautant en avant. Le Mécha de Bentheim parvint à parer le coup d'épée, mais il reçut un coup de poing au visage lorsqu'il tenta de reculer. La perturbation des capteurs principaux du Mécha donna au rittersbergeois suffisamment d'ouverture pour enfoncer son épée au travers des défenses du Mécha.
Lorsque la pointe de l'épée toucha le blindage juste devant le cockpit, les deux Méchas s'immobilisèrent immédiatement. Les sécurités s'étaient enclenchées, mettant fin au match, le Mécha violet grand gagnant.
« C'était un bon spectacle. » commenta Ves, satisfait. « Le rittersbergeois avait une grande maîtrise du timing. Il a frappé quand le bentheimer pensait qu'il était dans le coup pour longtemps. »
Carlos secoua la tête, perplexe. « Je ne sais pas. Le gars de Bentheim devrait se gifler pour avoir laissé son adversaire s'approcher suffisamment pour lui donner ce coup de poing. »
Ils prirent le temps de regarder les autres matchs, appréciant la sensation viscérale de véritables Méchas s'affrontant à l'œil nu. Vivre personnellement de tels combats était un régal, et Ves améliorait sa compréhension des Méchas à chaque fois qu'il voyait les pilotes exercer leurs Méchas au maximum.
Après s'être rassasié de combats, Ves quitta Carlos et rejoignit les coulisses. Après une fouille sévère par le service de sécurité, un préposé le guida vers une salle d'attente, où attendaient les sept autres finalistes du concours de création de Méchas. Aucun d'entre eux ne sourit ou ne faisait attention à Ves. Seule Patricia le regardait une seconde fois, et c'était plus comme reconnaître une petite souris qui s’était faufilée. Le groupe ne le reconnaissait pas, ce qui lui convenait parfaitement.
Une accalmie apparut lorsque les bruits de tirs d'armes et de collisions de Méchas cessèrent. Quelques assistants exhortaient les créateurs à se préparer à monter sur la scène principale.
Un annonceur présenta l'événement à venir. « Citoyens, citoyennes. J'espère que vous avez apprécié les affrontements qui ont eu lieu jusqu'à présent. En tout cas, moi oui ! Si vous pensez que nous allons organiser les quarts de finale, préparez-vous car nous avons quelque chose de spécial à vous présenter cette année ! »
Les projecteurs situés derrière le présentateur s'illuminèrent et montrèrent des créateurs et des fabricants de Méchas qui travaillaient assidûment sur leurs machines.
« Un bon pilote ne peut se passer d'un bon Mécha. Pour chaque pilote sur le terrain, il y a au moins dix à vingt personnes derrière en soutien. C'est entre les mains des créateurs qu'un nouveau Mécha prend vie. Ici, à l'Exposition des Jeunes Tigres, nous souhaitons contribuer à honorer cette importante profession. Maintenant, laissez-moi vous présenter les huit meilleurs créateurs de cette année ! »
Les huit qualifiés s'avancèrent sur la scène. Le public les applaudit poliment. Leur apparence suscitait un intérêt modeste, mais ils préféraient retourner voir des Méchas qui se battaient entre eux.
Après un bref salut, l'annonceur détaillait le concours à venir. « Je suis sûr qu'il est fascinant de voir nos ingénieurs en herbe bricoler des Méchas, mais cela peut devenir un peu ennuyeux si cela durait des jours. Nous avons pris à cœur vos commentaires l'année dernière et nous avons décidé de changer le format cette année ! »
Oh oh, c’est pas bon signe, se dit Ves.
