Chapitre n° 33 - Performance
Traducteur/Checker : SP76
La foule était déjà impatiente d'assister à la grande performance de Patricia. La jeune femme en question se tenait fièrement face aux concurrents, certaine que sa Rosaria pouvait damer le pion à n'importe quel autre Méchas testé jusqu'à présent. Elle attirait l'attention bien plus que par sa future performance prodigieuse. En tant que princesse inaccessible du campus, elle attirait les admirateurs partout où elle allait, capable d'hypnotiser ses camarades de classe, avec ses mèches rousses, et sa silhouette enviable. Telle une grue parmi les poulets, son apparence faisait paraître les autres ordinaires.
Le Rosaria qu'elle avait fabriquée à partir d'un tas de ferraille semblait lui aussi trop beau pour être vrai. Malgré des jambes et des bras trop petits, Patricia avait réussi à maîtriser le poids du Méchas. La principale caractéristique de ce Méchade moyen était son bouclier modifié. Patricia avait pris un bouclier losange ordinaire, l’avait rendu un peu plus épais, et y avait ajouté beaucoup de pointes et d'arêtes tranchantes. Elle avait transformé le bouclier en une arme de mêlée pas plus faible qu'une épée.
Son autre bras tenait un lance-flammes, qui se nourrissait des piles à carburant installées dans son dos. Elles étaient cellulaires, ce qui signifiait que chaque pile se détachait une fois qu'elle était à sec. C'était un bon moyen de contrôler le poids du Mécha, même s'il en avait souffert, au début. Le Rosaria n'offrait pas d'autres options offensives qu'un couteau et un pistolet de secours attachés dans son dos. Le Mécha était plus léger que la plupart des autres Méchas moyens présentés, surtout une fois que ses cellules étaient épuisées.
En revanche, tous les autres, y compris Ves, avaient voulu mettre le maximum dans leurs Mécha , alors s'ils choisissaient un moyen, il avait fait très attention au poids.
« Je parie que le Rosaria va tenir jusqu'au bout. »
Carlos en rit. « Je serais un imbécile si je prenais ce pari avec toi. »
« Pourquoi pas ? Le Rosaria n'est armé que d'un lance-flammes, et d'un bouclier à pointes. C'est- »
« Patricia n'est pas idiote. Je pense que son Mécha va tous nous surprendre. »
Lorsque Hans dirigea le Rosaria dans le creuset, il essuya immédiatement des tirs. Une petite embuscade avait été tendue au début de l’épreuve. De nombreux Méchas avaient été gravement endommagés par un barrage surprise de lasers et de canons. Hans utilisa la remarquable mobilité du Rosaria pour esquiver les premières salves et plaça son bouclier devant pour bloquer le reste. En parvenant à se mettre à l'abri, Hans réussit à préserver ses jambes trop petites et trop peu blindées.
« Il s'en est fallu de peu ! » dit Carlos, alors qu'il était déjà aspiré dans la course. « Tu crois qu'Hans va leur rendre la monnaie de leur pièce ? »
Ves secoua la tête avant même que Hans ne s'éloigne. Le Mécha possédait suffisamment de mobilité pour le faire sans trop attirer l'attention. De plus, tant que le Rosaria gardait son lance-flammes en réserve, le Mécha gardait son signal thermique sous contrôle, ce qui le rendait difficile à détecter en dehors de la ligne de mire.
Hans parcourut trois kilomètres entiers dans le creuset sans se faire prendre. Cela montrait la confiance inébranlable de Patricia dans son Mécha et dans le pilote, elle qui avait conçu un Mécha plus léger que ceux de sa catégorie. Le Rosaria possédait également des capteurs à longue portée inhabituels, dont le fonctionnement avait été modifié pour détecter les ennemis plus loin, au détriment de la longévité. Néanmoins, il tiendrait suffisamment longtemps pour le creuset.
Seule une concentration inhabituellement élevée de Méchas ennemis empêcha le Rosaria de se faufiler à travers toute l’épreuve. N'ayant pas d'autre choix, Hans plongea dans le groupe d'ennemis et activa le lance-flammes.
Un jet liquide chauffé à blanc s'échappa de la buse de l'arme ardente, arrosant les Méchas non préparés d'une pluie de chaleur. Les Méchas s’effondrèrent, terrorisés, tandis que leur armure fondait et que leurs composants les plus souples brûlaient. Hans laissa les Méchas légers derrière lui, mais donna un coup supplémentaire aux Méchas moyens. Quant aux Méchas lourds, à moins qu'ils ne soient armés de missiles ou d'artillerie plus lourde, il les laissait se dandiner dans son sillage.
« La mobilité du Rosaria est impressionnante. Je suis surpris qu'il tienne le coup en cas d'utilisation intensive. Comment a-t-elle fait en seulement douze heures ? » se demanda Carlos.
« Elle a une bonne maîtrise des bases. » répondit Ves, en se basant sur sa propre expérience. « Tant que tu connais ton métier, tu n’as pas besoin de passer beaucoup de temps à assembler deux composants différents, même s'ils sont légèrement incompatibles. Ne regarde pas le lance-flammes et le bouclier tape-à-l'œil, ce sont les bras et les jambes intacts qui font toute la différence. »
Comparé aux patchs maladroits de la plupart des Méchas présentés précédemment, le Rosaria donnait l'impression d'avoir été travaillé pendant des semaines. Hans poussa brillamment l’engin jusqu'à ses limites. Au fur et à mesure que le carburant s'épuisait, il larguait de plus en plus de cellules, ce qui permit d'alléger la charge et d'augmenter la vitesse du Rosaria. Tous les Méchas qui se trouvaient sur son chemin étaient brûlés, et ceux qui résistaient un peu plus longtemps étaient frappés par le bouclier mortel du Rosaria.
« Il commence à accumuler des dégâts. » nota Ves. Il s’y était attendu. Le creuset avait une réputation éreintante pour une raison bien précise.
Les Méchas légers étaient le talon d'Achille du Rosaria. Ces Méchas profitaient de l'absence d'armes à longue portée du Rosaria et restaient loins. Leur vitesse supérieure leur permettait de poursuivre le Rosaria et de le bombarder de lasers, de roquettes, et de balles. Bien que leur menace soit minime, les dégâts s'accumulaient et devenaient de plus en plus importants au fil du temps. Hans ne pouvait pas éviter les dégâts supplémentaires.
Le creusaet se termina avant que les Méchas légers ne puissent finir le travail.
« Bravo à Patricia Schneider ! Son Rosaria est le premier Mécha à passer cette épreuve avec succès ! »
Toute la foule, y compris Carlos et Ves, applaudit chaleureusement Patricia. Elle les avait tous impressionnés en accomplissant tout cela en seulement douze heures. La femme se réjouit des acclamations avec un sourire modeste, comme si la victoire n'avait demandé que peu d'efforts.
Quelques autres participants suivirent. Aucun ne se distinguait vraiment des autres, à l'exception des élites. À l'instar de Patricia, leurs créations étaient sobres, ne comportaient pas trop de gadgets, mais utilisaient les quelques uns dont ils disposaient au maximum de leur potentiel. Ces créations étaient également axées sur le maintien de l'intégrité, ce qui permettait à Hans de pousser les Méchas plus loin sans avoir peur de les laisser s’effondrer. La plupart des autres concurrents n’avaient même pas réussi à faire ça, ce qui donnait lieu à des moments embarrassants, lorsqu'une jambe ou un bras se détachait. Un Mécha avait même perdu sa tête après avoir été touché par un seul obus.
Après qu'environ la moitié des candidats soient passés, le présentateur annonça la fin de l'épreuve. « En raison d'un manque de temps, nous allons interrompre les tests et les reprendre plus tard dans la matinée. Ne vous inquiétez pas, Hans continuera à se familiariser avec le reste des Méchas demain afin de lui permettre d'exécuter le creuset sans interruption. »
La journée s'était prolongée jusque tard. Beaucoup de participants n'avaient même pas correctement mangé. Ves redoutait l'interruption, car son Mécha n'était pas encore monté. Carlos s'approcha de lui et lui donna une tape dans le dos, se réjouissant de pouvoir réconforter Ves, plutôt que l'inverse.
« Haha, ne reste pas debout toute la nuit. Tout va bien se passer. J'ai regardé ton Mécha, et il est excellent. Tout ira bien demain. »
Ves sortit de la salle avec tous les autres participants. La moitié d'entre eux secouaient déjà la tête d'un air résigné, tandis que l'autre moitié était anxieuse, chaque participant à sa manière. Contrairement à la plupart d'entre eux, Ves avait une confiance en son projet, et il en ressentait moins les effets.
Il retourna à l'hôtel et embrassa un Lucky grognon en entrant dans sa chambre. « Salut, mon pote. J'espère que je ne t'ai pas manqué longtemps. »
Le chat lui mordilla la main pour lui faire comprendre son mécontentement. Il se ranima rapidement lorsque Ves lui donna un cristal qu'il avait ramassé sur le chemin du retour. La compagnie de Lucky distraya Ves et lui permit de s'endormir, alors même que la vie nocturne de Dorum s'animait pour l'Exposition des Jeunes Tigres. De nombreux jeunes talents s'étaient révélés, et les plus brillants d'entre eux participeraient demain à la seconde partie de la compétition.
Le lendemain, le réveil fut brutal. Comme la veille, Ves devait se lever tôt, même s'il n'avait pas vraiment besoin d'être présent pendant la plupart des épreuves du creuset. Qu'il gagne ou qu'il perde, le capitaine Gillian l'informerait, de toute façon. Ves quitta tout de même son lit et se prépara à partir tôt, car il ne voulait pas manquer les passages de qui que ce soit. Le simple fait de voir comment chaque concurrent utilisait les mêmes composants pour construire des Méchas très différents lui apprenait beaucoup de choses sur la façon de construire un Mécha qui sort de sa zone de confort.
La foule venue assister aux tests fut réduite d'un tiers. De nombreux concurrents qui avaient échoué s'étaient retirés de la compétition, dépités, et avaient laissé la place aux vrais concurrents. Ves trouvait cela dommage, mais chacun était différent.
Comme hier, le présentateur remonta sur scène, tandis que Hans entrait dans la cabine de simulation située à l'arrière. « Merci pour votre patience. J'espère que vous avez bien dormi, car nous reprenons le spectacle. Tout d'abord, place au Faucheur Céleste d'Edwin McKinney ! »
Si le Rosaria de Patricia impressionait la foule en présentant les meilleurs éléments de la Républic Brillante, il ne battait le prestige d'un diplômé d’une institution du Nouvel Empire de Rubarth. Ce gigantesque super-État possédait les meilleurs Méchas, la meilleure éducation, et les recherches les plus pointues. Edwin se tenait simplement sur le côté, sans se préoccuper des regards qui se posaient sur lui. C'était comme s'il n'avait rien à voir avec ce genre d’évènement superficiel.
Le Faucheur Céleste utilisait une structure interne aviaire légère et agile, qui différait des Méchas humanoïdes à bien des égards. La principale différence résidait dans ses grandes ailes blindées, qui intégraient des systèmes de vol à un niveau plus profond. Des "plumes" superposées protégeaient les parties vulnérables des systèmes de vol, mais sans bloquer excessivement la poussée et en leur permettant de rester flexibles. Les ailes de ce Mécha l’étaient tellement qu’il pouvait s’en servir comme bras, permettant au pilote d'ajuster sa trajectoire de manière rapide et délicate. Le Mécha aérien devenait ainsi plus rapides et plus maniable.
Lorsque Hans présenta le Faucheur Céleste dans le creuset, il transforma le Mécha léger en un roi du ciel. Il volait rapidement dans les airs, évitant de nombreuses munitions lancées sur son chemin, en manœuvrant à travers les tirs grâce à sa façon gracieuse de manipuler ses ailes massives.
« Voilà le premier obstacle. »
La dureté du creuset n’épargnait pas le pilote. Si quelqu'un pensait qu'un Mécha volant se la coulait douce en volant très haut dans les airs pour atteindre dix kilomètres en une minute ou deux, il se trompait. Le creuset s’adaptait aux Méchas volants avec un peu de tricherie en remplaçant la plupart des Méchas légers et moyens par des versions capables de voler. Les Méchas lourds qui restaient ne furent pas modifiés, car ils étaient tout à fait capables de lancer une quantité incroyable de munitions sur n'importe quel Mécha aérien assez fou pour voler à l'air libre.
Hans rencontra deux formations volantes. Il réagit à leur apparition en plongeant à basse altitude, et en utilisant les structures pour couper leur ligne de mire et interrompre leurs lignes de tir. Grâce à un mélange de tactiques d'attaque et de fuite, et en attirant l'ennemi hors de sa position, le Faucheur Céleste se débarassa avec brio un grand groupe de pilotes en un tas d'épaves et de machines désorientées. La domination du Faucheur Céleste reposait sur son impressionnant système de vol, sa flexibilité inégalée et sa vitesse aérienne lui permettant de dominer les Méchas légers les plus encombrants.
Lorsque le Faucheur Céleste se lança à corps perdu, il utilisa deux moyens dévastateurs pour mettre ses adversaires en morceaux. Tout d'abord, le bec du Méchas s'ouvrit pour révéler un petit canon compact. Il ne tirait pas beaucoup, en raison du peu de munitions dont disposait le Mécha léger, mais chaque coup tiré à bout portant en abattait un. Sa deuxième option pour tuer était ses serres incroyablement tranchantes. Edwin les avait modifiées en y ajoutant des pointes blindées aiguisées qui permettaient à chaque attaque en piqué et en plongée de déchirer directement la fine armure des Méchass volants.
Les seuls Méchas qui représentaient une menace pour le vol magistral d'Edwin étaient les Méchas lourds au sol. Si l'environnement urbain posait de nombreux problèmes pour tirer sur Hans à basse altitude, ces derniers utilisaient néanmoins leurs armes de tir indirect à bon escient, en particulier les missiles. Bénéficiant des capteurs de verrouillage que les Méchas légers maintenaient sur le Faucheur Céleste, les nombreux missiles se concentraient sur Hans comme une ruche d'abeilles enragées par un ours qui leur aurait volé leur miel.
Le Faucheur Céleste réagit en déployant ses ailes et en tirant rapidement des lasers sur les missiles. Edwin avait réussi à retirer la plupart des canons laserts du Mécha et à les monter sur les ailes avec un minimum d'impact sur le poids. Il les avait reliées en outre à un ensemble de capteurs de visée de haute qualité intégrés dans le torse du Mécha. Hans pouvait compter sur le ciblage automatique pour abattre la plupart des missiles tout en gardant sa concentration sur l’esquive ou le meurtre des volants.
Hans atteignit facilement la fin du creuset en ne subissant que des dégâts superficiels.
« Le Faucheur Céleste a complètement détruit le creuset ! » Le présentateur était remonté sur scène et avait mis en avant des statistiques impressionnantes. « Edwin a réalisé un chef-d'œuvre virtuel, transformant facilement quelques pièces en un Mécha cohérent qui éblouit l'esprit. Applaudissons Edwin McKinney ! »
Toutes les personnes présentes l’aplaudirent, lui qui avait toujours l'air de ne pas être concerné par l'événement. Il avait facilement battu les records de Patricia et avait pris la première place dans les épreuves du creuset. Tout le monde l'admirait ou souhaitait être à sa place. Malheureusement, Edwin ne fréquentait que son cercle d’admirateurs, ce qui empêchait les autres de s'approcher de lui.
Hans utilisa quelques Méchas médiocres, montrant cette fois qu'il était difficile d'atteindre le niveau d'Edwin et de Patricia. Ves repensa à la performance des deux Méchas et devait admettre qu'ils maîtrisaient bien mieux les bases que lui. Cela se voyait dans la façon dont les deux avaient intégré les composants de façon transparente dans un tout, alors que Ves avait dû faire appel à ses talents de bricoleur pour fusionner avec force les différents composants.
Ves ne pouvait prétendre à la supériorité que dans un seul domaine. Il avait conçu son Mécha en mettant l'accent sur le Facteur X.
Le volant d'Edwin était une merveille technique qui avait subjugué la foule par ses grandes capacités. Cependant, en dehors de sa construction exceptionnelle, Ves avait l'impression que le Mécha était une coquille vide. Edwin n'avait pratiquement pas mis d'émotions dans sa construction, comme si le Mécha n'était rien d'autre que de la terre sous ses pieds. Même Patricia avait fait mieux que lui, car elle y avait porté un grand soin.
Il secoua la tête. Le Facteur X était peut-être très bien, mais la force l'emportait sur tout le reste. Qu’importe s’il permettait aux pilotes de tirer le meilleur parti de leur Mécha, s'il était construit en papier il ne valait rien.
« Passons à notre prochain concurrent, le Drake, conçu par Ves Larkinson. J’aime bien ce mélange. J'ai hâte de voir ce que Hans peut inventer avec cette bête ! »
C’était le moment que Ves avait attendu. C'était le moment ou jamais. Tout ce que Ves pouvait faire maintenant, c'était de prier pour Hans et d'espérer que son Mécha tienne le coup assez longtemps pour aller jusqu'au bout.
