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Chapitre 29 - Bentheim

Chapitre n° 29 - Bentheim



Traducteur/Checker : SP76

L'apparition de Ves fit froncer les sourcils des pilotes et de leurs accompagnateurs.

« Je ne t'ai jamais vu en classe. » déclara l'un des hommes, en regardant le collier de Ves. « T'es sûr d'être monté dans la bonne navette ? »

Chaque pilote portait au col, à la poitrine ou au bras, une petite épingle qui indiquait son statut. C'était un privilège exclusif pour les 3,5 % qui les rendaient spéciaux. Il leur permettait de bénéficier de services prioritaires, d'accéder à des sections VIP, et de voir leur sécurité assurée en priorité. Ce système fut mis en place par le Nouvel Empire de Rubarth, mais presque tous les États humains autres que les Terriens l'avaient copié. Ils avaient également repris la règle qui stipulait que toute utilisation frauduleuse de ces marques d'identification entraînait une punition sévère.

« La sécurité m'a déjà contrôlé avant de me laisser entrer. Je participe au concours de création de Méchas de l'EJT. »

« La création de Mécha ? » dit une jeune femme au visage frais, dubitative. « Alors t'es pas un pilote. »

« Non. »

Cela mit fin à la conversation. Les pilotes se retournèrent tous et reprirent leurs discussions.

Ce mépris flagrant blessa un peu Ves, mais il s'était habitué à ce genre de comportement depuis qu'il avait dix ans. Avant que son aptitude génétique ne soit testée, il se comportait avec autant d'arrogance que les autres. Il avait fallu qu'il tombe brutalement du ciel pour réaliser à quel point il était prétentieux.

« J'étais con à l'époque. J'ai eu ce que je méritais, mais ce n'est pas le cas des autres. »

Il n'y avait rien à faire. La société moderne vénérait les prouesses martiales, et les Méchas faisaient l'objet d'une attention démesurée. On avait parfois l'impression que la société tournait autour de la satisfaction des pilotes.

Certes, il était important de les satisfaire, mais les soldats qui s'engageaient courageusement dans d'autres services méritaient également les honneurs. Les vaisseaux protégeaient les frontières contre certains extraterrestres envahisseurs, tandis que les fantassins occupaient le territoire et nettoyaient les dégâts généralement causés par les Méchas lorsqu'ils lançaient des munitions.

Il n'y avait rien à faire, cependant, et Ves accepta cet isolement sans se plaindre. Ce n'était pas comme s'il avait accompli quoi que ce soit de notable qui justifiait plus qu'un regard absent. Seul Lucky attirait l'attention, mais les pilotes, pour la plupart des femmes, étaient trop préoccupées pour se laisser distraire par son charme.

L'heure du départ arriva. La navette décolla une fois que tout le monde fut à bord. La navette inter-systèmes disposait d'une puissance suffisante pour décoller et quitter l'atmosphère de Cumulonimbia. Tel un oisillon prenant son envol, la navette se libéra de l'attraction de la planète et suivit un vol programmé jusqu'au point Lagrange le plus proche dans le système stellaire local.

Les points Lagranges étaient des points de lancement rapides et pratiques pour les voyages PRL. Toute navette ou vaisseau spatial dôté d'une telle technologie partait d'un point Lagrange, dans la mesure du possible, mais n'était capable d'atteindre que la limite d'un système comme destination.

Bien qu'il soit possible pour des vaisseaux très avancés d'arriver au point Lagrange de leur destination, c'était considéré comme presque suicidaire. C'était une manœuvre extrêmement précise, où la moindre erreur pouvait entraîner l'éclatement du vaisseau sous l'effet d'étranges contraintes gravitationnelles, laissant les débris dériver dans l'étoile local.

Tout le monde jouait la carte de la sécurité, y compris la navette de transport. Il ne lui fallut qu'un instant pour atteindre le point Lagrange le plus proche. Elle attendit que les autres vaisseaux partent en premier. Une fois que la navette s'avança, sa forme mince et étroite se déforma en une forme allongée avant de se lancer en mode PRL.

La navette trembla légèrement, mais après cela, les passagers ne sentaient rien d'autre. Après des centaines d'années de perfectionnement, la technologie PRL humaine avait acquise une réputation de sécurité et de fiabilité.

Le vol entre le système stellaire de Cumulonimbia et Bentheim prit moins d'une journée, grâce à la position gravitationnelle avantageuse de Bentheim. Cela rendait le voyage vers le cœur économique de la République Brillante très pratique. Sans personne avec qui discuter, Ves apprécia le vol.

Une fois la navette arrivée à la périphérie du système stellaire de Bentheim, elle se dirigea vers l'un des avant-postes frontaliers établis pour accueillir les vaisseaux entrants. Les systèmes plus petits comme Cumulonimbia ne s'embarrassaient normalement pas de cette formalité, mais pour un système aussi important que celui de Bentheim, les contrôles de sécurité étaient nécessaires.

De nombreux vaisseaux formèrent une ligne rangée dans l'espace délimité par des balises. De petits vaisseaux de patrouille volaient à leurs côtés, scrutant les vaisseaux à la recherche d'éventuels produits de contrebande, tout en déterminant leur origine et leur destination. La navette ne fit l'objet que d'un bref contrôle avant d'être laissée par les forces de sécurité.

Ils s'enfoncèrent avec agilité dans le système, tel un poisson dans une rivière. La navette passa à côté de plusieurs transporteurs lents et de vaisseaux de guerre lourdement armés. Elle gardait ses distances avec les vaisseaux de mercenaires délabrés et tout ce qui laissait présager un danger.

Après une demi-journée de vol, ils approchèrent enfin de l'orbite de Bentheim. Vue d'en haut, cette planète très peuplée ressemblait à un paradis où se mêlaient verdure et développement urbain de haute technologie. Depuis que Bentheim s'était imposé comme le premier port de la République, le gouvernement avait investi des milliards de crédits dans sa capacité à accueillir une quantité infinie de visiteurs et de marchandises.

La navette atterrit dans un port spatial bondé près de la capitale, Dorum. Ves, les pilotes, et leurs accompagnateurs furent pratiquement expulsés de la navette. Dès qu'ils étaient sortis, la navette repartit pour laisser place à une autre navette de passagers.

Le capitaine Gillian, superviseur principal des participants de Cumulonimbia, les conduisit à une navette atmosphérique préparée qui les amenèrent à un hôtel proche du lieu de la compétition. Après avoir quitté la navette, ils entrèrent dans l'hôtel pour s'enregistrer, et laissèrent leurs bagages derrière eux.

« Très bien, pilotes, l'Exposition des Jeunes Tigres commence officiellement demain. Vous avez quartier libre pour la journée, alors allez jouer au centre de jeux local ou faites du shopping jusqu'à ce que vous soyez à court de crédits. J'ai seulement quelques règles que j'espère que vous pourrez respecter, pour votre sécurité. »

Le capitaine leva un doigt. « Tout d'abord, soyez sur site à 6h00, heure locale. Si vos communicateurs n'ont pas automatiquement ajusté leurs horloges internes, faites-le maintenant. Le retard n'est pas une excuse. »

Quelques pilotes rallumèrent leurs communicateurs, et certains dûrent ajuster leurs réglages.

« Deuxièmement, vous serez soumis à un test de dépistage de drogues ou d'alcool dès votre entrée, alors pour l'amour du ciel, n'allez pas faire la fête dans un club et vous bourrer la gueule. Plus d'une poignée de candidats ont vu leur qualification annulée après avoir bu une boisson suspecte. N'excluez pas le sabotage de vos concurrents. Il y a des espions et des agents partout dans la ville. »

Cette remarque fit sursauter quelques pilotes, mais la plupart d'entre eux reniflèrent ou balayèrent l'avertissement d'un revers de main. En tant que natifs de Cumulonimbia, les gens au pouvoir ne leur avaient jamais prêté beaucoup d'attention. Les meilleurs pilotes de la République étaient tous diplômés des institutions de Bentheim ou de Rittersberg.

« Troisièmement, n'entrez PAS en conflit avec vos rivaux des autres pilotes. Nous sommes tous des Brillants, alors ne vous rabaissez pas devant les étrangers. Il y a des invités de toute la République, alors gardez vos rôles à l'esprit. »

Les jeunes gens et jeunes filles semblaient écouter attentivement, mais Ves savait que la plupart d'entre eux allaient faire ce qu'ils voulaient plus tard.

« Si vous enfreignez l'une de ces règles, n'espérez pas participer à l'EJT. Vous êtes des adultes, alors assumez vous-même les conséquences de vos erreurs. »

Le reste de l'après-midi et la soirée étant libres, Ves sortit de l'hôtel, serrant Lucky contre sa poitrine, aux côtés des autres participants. Le chat mécanique ouvrit grand ses yeux artificiels pour contempler la vue excitante qui s'offrait à lui. Les rues bondées révélaient que même en périphérie, la capitale accueillait beaucoup d'invités à cette époque. Chaque édition de l'EJT étant une célébration de la puissance, la République brillante organisait d'autres activités pour accompagner l'événement. Le concours de création n'était qu'un des nombreux ajouts.

« Voyons voir. Demain, il y aura les qualifications, et après-demain, c'est l'événement principal. Une fois terminé, je vais devoir retourner à Cumulonimbia immédiatement. Si je veux vendre un Mécha pour avoir le temps de le fabriquer, c'est maintenant. »

Il ne restait que très peu de temps à Ves, alors même que son temps libre devait être consacré à améliorer ses chances de bien figurer dans la compétition. « Allons visiter les salles d'exposition des Méchas. »

Capitale commerciale d'un système développé, Dorum comptait des centaines de musées, de marchands, et d'ateliers pour Méchas. L'ambiance sur la planète était saine et permettait à de nombreuses personnes travaillant dans le secteur des Méchas d'exercer leur activité.

Malheureusement, le loyer était cher et la concurrence féroce. Un nouvel arrivant n'ayant aucune connections dans cette industrie n'avait aucune chance d'établir un atelier à Dorum, ni ailleurs à Bentheim. Ves avait choisi d'installer son atelier à Cumulonimbia non seulement parce que c'était là qu'il habitait, mais aussi parce que les taxes y étaient peu élevées, et les réglementations peu contraignantes.

« En outre, expédier des marchandises de Bentheim depuis Cumulonimbia n'est pas cher. Cela ne change pas grand-chose, si ce n'est qu'il est difficile d'attirer des clients. »

Dans une grande métropole comme Dorum, la plupart des avenues et des rues étaient parsemées de verdure, d'œuvres d'art, et de bancs de toutes sortes. La plupart des transports étaient souterrains ou aériens, de sorte que la ville animée ne semblait jamais bouchée. Il pénétra dans l'un des tunnels, appuya sa commande sur le bloc de balayage et attendit qu'un petit aéroglisseur apparaisse devant lui. Un certain nombre de passagers, dont Ves et Lucky, entrèrent dans le véhicule avant qu'il ne se referme et s'enfonce dans le cœur de la ville.

Ves ouvrit son ordinateur et étudia la carte de la ville. Il entra quelques paramètres de recherche et trouva une foule de salles d'expositions de Méchas ouvertes au public. En réduisant encore la liste, il ne restait plus que trois endroits où il pouvait voir l'Auguste César. Deux d'entre eux présentaient le modèle de base, tandis que le dernier accueillait un variant.

Après être arrivé au centre-ville, Ves prit un petit véhicule souterrain qui l'amena au premier site, Bosworth's. Il s'agissait d'une gigantesque branche de l'un des plus grands revendeurs de Méchas civils du secteur. Avec le nom de l'entreprise inscrit sur l'avant de la salle d'exposition de la taille d'un stade, l'endroit attirait chaque jour d'innombrables pilotes et passionnés. Après avoir payé une petite somme à l'entrée, Ves pénétra à l'intérieur et se dirigea vers la section où se trouvait leur Auguste César.

Après plusieurs minutes passées à apprécier les autres Méchas exposés, il atteignit enfin l'un des biens les plus précieux de Bosworth. Ves se faufila dans une foule de centaines de personnes qui admiraient et prenaient des photos du grand et majestueux Mécha.

Pour Ves, le fait de le voir en personne valait la peine de faire le voyage. Il avait construit le Mécha et plusieurs de ses variants à la main, mais il finit par admettre que sa seule expérience réelle était celle d'un atelier virtuel. Comment travailler en virtuel pourrait-il se comparer au travail avec de vrais métaux et de vrais composants ?

Même à bonne distance, Ves sentait que l'Auguste César dégageait un air de dignité. C'était comme si le modèle était l'empereur des Méchas, et qu'il était naturel que tous les autres s'inclinent devant sa présence.

« Cette fabrication est de bonne qualité. Ce n'est pas un modèle standard de National Aeromotives, c'est certain. »

Grâce à sa connaissance approfondie du Auguste César, il remarqua quelques traces infimes qui témoignaient d'une philosophie de fabrication différente de celle de NA ou de Jason Kozlowski. Ces touches personnelles permirent au modèle de base d'emprunter un chemin différent pour atteindre son apogée.

« Je me demande si l'artisan qui a travaillé sur ce Mécha est conscient de la façon dont il a intégré ses propres idées dans le modèle. »

Grâce à ses recherches approfondies sur le Facteur X, Ves avait commencé à acquérir un sixième sens rudimentaire du phénomène. Il avait passé beaucoup de temps à regarder des images de 7eSerpent et de Melinda en action, et il savait donc vaguement comment le Facteur X s'exprimait. Il essaya d'identifier les vagues sensations d'émotions que le modèle dégageait, même si c'était des traces.

« J'ai l'impression… que le fabricant était vieux. Expérimenté. Il a considéré l'Auguste comme son chef-d'œuvre. Il n'a pas dû obtenir de licence pour le modèle lui-même, mais il avait eu l'occasion de le fabriquer une seule fois, peut-être parce qu'il avait été embauché pour ça. Il a savouré chaque seconde sa chance d'être impliqué dans la construction d'un tel Mécha, et il l'a donc traité avec révérence. »

Le sentiment inconscient d'adoration que le vieux fabricant avait éprouvé à l'égard du modèle renforçait inconsciemment l'admiration que suscitait le produit final. C'est peut-être pour cette raison que Bosworth avait mis ce modèle particulier pour le montrer au public. Le prestige de la chaîne s'en trouvait certainement rehaussé.

« Cette visite en valait la peine. Je vois maintenant qu'il y a une façon un peu différente de considérer le Auguste César. »

Ves refusa naturellement d'adopter une philosophie aussi servile. Pour lui, l'homme était le maître de la machine. Quel que soit le degré de sophistication du Mécha, il était toujours créé comme un véhicule qu'un pilote devait protéger ou détruire. Naturellement, avec ses récentes études sur le Facteur X, son point de vue s'était légèrement modifié, mais seulement dans le sens où les Méchas étaient plus performants lorsqu'ils étaient créés comme des partenaires avec des sensations s'alignant avec celles du pilote. Il n'était pas nécessaire d'exagérer et d'agir comme si les humains étaient les esclaves, dans cette relation.

Après cette visite fructueuse, Ves quitta Bosworth et descendit quelques rues pour visiter la salle d'exposition d'une autre entreprise. Bien que plus petit, ce dernier vendait principalement des Méchas haut de gamme, ce qui lui valait une attention encore plus grande de la part du public. Une longue file de visiteurs attendait devant le magasin et Ves avait dû payer un prix beaucoup plus élevé pour pouvoir enfin entrer dans les locaux. En voyant les magnifiques Méchas qui l'entouraient, il avait l'impression d'être au paradis des Méchas. Mais comme il n'avait pas beaucoup de temps, il ne jeta qu'un coup d'œil avant d'arriver à sa destination.

L’Auguste César que Ves avait vu était pratiquement identique au premier. Néanmoins, comparé au précédent, qui avait réussi à avoir un air impérial, cet exemplaire semblait... timide. Peut-être était-ce dû à l'éclairage différent, ou au fait que d'autres Méchas chers l'entouraient, mais le Mécha que Ves voyait semblait plus petit, en comparaison.

« De nombreuses personnes ont participé à sa construction. Les contours et les composants respectent rigoureusement les normes exigées par sa conception, mais c'est le seul avantage de ce modèle. C'est comme si ce modèle avait été construit à la chaîne. »

Cette méthode de fabrication était synonyme d'échelle, de précision et d'efficacité. Au lieu de laisser un seul ouvrier fabriquer tous les composants à la main, une usine employait de nombreuses personnes qui se spécialisaient toutes dans la fabrication d'un seul composant. L'un d'entre eux ne fabriquait que des capteurs, un autre s'occupait du blindage, et ainsi de suite. Cette spécialisation permettait de maintenir la qualité tout en conservant un rythme de production décent. L'une des pires choses qui puisse arriver à un fabricant d’une telle échelle était l'apparition de défauts, c'est pourquoi l'emploi de spécialistes ou d'IA capables de prendre en charge un tel rôle était essentiel pour maintenir la cohérence.

« Ça marche, et tout ce qui compte, ce sont les performances du Mécha. » commenta Ves, regrettant que le fabricant n'ait pas exploité tout le potentiel de ce Mécha. « Je ne peux pas leur en vouloir. On ne peut pas mesurer le Facteur X. Même si j'ai beaucoup appris, même les experts les plus renommés ne doivent pas avoir les moyens de quantifier le Facteur X. »

On ne peut pas donner de valeur à un attribut qui ne peut pas être vu ou entendu. De nombreux Méchas dotés d'un fort potentiel pouvaient être traités comme des déchets recyclables. Parce que pour les normes de l'industrie, la production en masse prévalait sur l’artisanat individuel. Même les créateurs qui s'étaient lancés dans l'aventure laissaient leurs employés prendre en charge le travail fastidieux de fabrication de leurs modèles, lorsque le créateur rencontrait le succès. Ils ne se donnaient la peine de fabriquer des versions artisanales de leur Mécha que pour se familiariser avec le modèle et résoudre les éventuels problèmes de production.

Après avoir quitté la salle d'exposition, Ves avait l'intention de se rendre à la dernière exposition avec le variant. Cependant, après avoir reçu une alerte de son communicateur, il sut qu'il devait retourner à l'hôtel. Les qualifications pour l’EJT commençaient demain matin, et il devait se réveiller tôt pour arriver à l’heure.

« Le moment est venu pour moi de faire mes preuves. » Il sourit, savourant la chance de montrer ses nouvelles capacités devant une scène.