Chapitre n° 18 – Vie
Traducteur/Checker : SP76
Les images de 7eSerpent impressionèrent Ves. Le pilotage flamboyant de son Séraphin par le pilote du Mécha témoignait d'une remarquable maîtrise de ses capacités. Le Séraphin avait dominé le ciel, se battant particulièrement bien contre les autres pilotes, et avait lancé des attaques agressives contre ses adversaires au sol.
Bien que Ves ne connaissait pas grand-chose au pilotage des Méchas, il avait reconnu les compétences remarquables de 7eSerpent. Son style de jeu agressif et sa prise de risque permanente cachaient un sens aigu du timing. Si ce pilote n'était pas sur le point d'être promu au rang Argent, il était tout à fait dans la catégorie supérieure du Bronze.
Lorsque Ves remarqua que 7eSerpent s'était connecté et était entré en jeu, il avait choisit d'assister à son match. Ce qu'il avait vu de la performance du jeune pilote confirmait son jugement. 7eSerpent pilotait le Séraphin d'une manière que même Ves n'avait pas imaginée.
« Mais a-t-il le facteur X ? »
Un bon pilotage ne signifiait pas nécessairement la possession du Facteur X. Si l'on ne tenait pas compte de la définition vague du phénomène, le Facteur X pourrait même ne pas fonctionner dans un environnement de réalité virtuelle ! Peut-être que 7eSerpent n'était qu'un bon pilote, et rien de plus. Néanmoins, Ves pensait qu'il serait bénéfique pour sa compréhension de ses Méchas de discuter avec le pilote.
Lorsque Ves lança un appel, le pilote répondit immédiatement. « Bonjour, je vous ai vu assister à mon dernier match en tant que spectateur. Qui êtes-vous ? »
« Je suis le créateur du du variant du Séraphin, celui que vous pilotez. »
« Wow. » Le pilote avait sursauté. « Pas étonnant que je reconnaisse votre pseudo. Alors c’est vous qui avez créé ces variants du Fantasia. »
« Je suis sur un nouveau projet, et j'ai besoin de l'avis des personnes qui connaissent mes anciens travaux. Pouvez-vous m'accorder un peu de votre temps ? »
« Oui ! »
Ves fut étonné par l'enthousiasme de 7eSerpent. C'était la première fois depuis qu'il était devenu créateur de Méchas que quelqu'un lui témoignait du respect.
« Hé, calme-toi, petit. Je veux simplement connaître ton avis sur certaines choses, alors ne sois pas trop tendu. » Ves s’était adressé au joueur, espérant qu'il ne resterait pas paralysé par le silence. « On y va ? Première question. D'après ton historique de combat, tu pilotes le Séraphin depuis que tu l'as acheté. Pourquoi restes-tu fidèle à ce modèle ? Je pense que tu as dû te rendre compte depuis le temps qu'il ne s'agit pas du meilleur Mécha léger 1 Étoile. »
7eSerpent tenta de trouver ses mots. « Je ne sais pas comment l'expliquer. Je n'ai jamais pensé le à remplacer. Je l'aime beaucoup trop pour m'en séparer. Les Méchas que j'ai pilotés auparavant étaient tous de bonnes machines, mais ils ne correspondent pas à mon style. »
« Que voulez-vous dire par “style” ? » demanda Ves, se demandant si cela avait un rapport avec le Facteur X.
« Mon style de jeu. Ma façon de combattre. Quelque chose comme ça. Le Séraphin me correspond parfaitement, mieux que tout autre Mécha. C'est comme si nous étions sur la même longueur d'onde. Je peux sentir ma passion envahir tout le Mécha lorsque je suis profondément engagé dans un combat. Aucun autre Mécha ne me procure une telle sensation. »
« Je vois. Question suivante. As-tu déjà vécu un moment où ton Mécha t'a donné un coup de pouce ? Par exemple, le Mécha t'a-t-il averti d'un danger dont tu n'avais pas conscience ? Y a-t-il eu des moments où tu pensais qu'une chose était impossible, mais où tu as quand même réussi à la faire parce que ton Mécha t'a donné un coup de main ? »
7eSerpent resta silencieux. « Ça ne me dit rien. Je contrôle toujours parfaitement mon Mécha. Ce dont je suis sûr, c'est que je me sens plus à l'aise avec le Séraphin. Il m'est plus facile de donner le meilleur de moi-même lorsque je le pilote qu'avec n'importe quel autre Mécha. J'ai même acheté le Spectre et le Nomade, mais je n'ai jamais réussi à me sentir aussi à l'aise avec eux. Peut-être parce qu'ils n'ont pas d'ailes... J’ai pris goût au vol. »
Ves posa d'autres questions à 7eSerpent. Qu'est-ce qui distinguait un bon pilote d'un excellent pilote, est-ce que la taille des Méchas reflétaient leur perofrmance, où s’il croyait en la métaphysique.
Les réponses du jeune pilote ne révélèrent aucune surprise. Le garçon ne connaissait pas le Facteur X, et ne cherchait pas à poursuivre quoi que ce soit de magique. Ves se fit une image du jeune pilote. Jeune, riche et bien formé, sa vision du monde des Méchas avait été influencée par les nombreux enseignements de ses tuteurs. Il n'était donc pas surprenant qu'ils aient évité de lui parler du Facteur X. Un jeune homme comme lui n'avait pas à courir après un fantasme.
« Très bien, dernière question. Prenez un moment avant de répondre. Croyez-vous que votre Mécha est vivant ? »
« Euh... Je ne sais pas. » 7eSerpent répondit, confus. Il se gratta la tête, essayant de se souvenir des moments où il avait piloté le Séraphin. « Je ne suis pas fou. Bien sûr qu'il n'est pas vivant. Le Séraphin est un excellent Mécha, mais il n'a pas d'IA, pour autant que je sache. Par contre, ce que je peux dire, c'est que piloter le Séraphin me fait me sentir plus vivant que tout autre chose. »
« Très bien. Je crois que j’ai fait le tour de tout ce dont j’avais besoin de savoir. Merci d'avoir pris le temps de me raconter vos expériences. »
« Au revoir. J'espère avoir pu vous aider. »
« Ne t’en fais pas pour ça, cet entretien m’a été très utile. »
« Ah, euh, je peux vous demander quelque chose avant que vous ne partiez ? Allez-vous mettre plus de Méchas 1 Étoile sur le marché ? »
Ves secoua la tête. « Je suis désolé de vous décevoir, mais je n'ai pas l'intention de le faire. J'ai vendu la plupart de mes licences 1 Étoile, et je ne peux donc pas construire de nouveaux Méchas 1 Étoile. J'ai les mains suffisamment pleines pour lancer mon entreprise de fabrication de Méchas en dehors du jeu. »
« Oh, alors vous êtes un vrai créateur de Méchas ? Pas étonnant. »
« Mais ne vous en faites pas, je ne laisserai pas tomber Iron spirit. » Ves avait répondu prudemment, ne mentionnant naturellement pas que gagner des PC massifs était sa principale raison de rester dans les parages. « Une fois que j'aurai gagné un peu d'argent, je passerai aux Méchas 2 Étoiles. La marge de profits est meilleure à ce niveau. »
Il lui serait également plus facile de dépasser sa base de clients limitée à Cumulonimbia. Au bout de quelques mois, il espérait avoir acquis suffisamment de compétences pour produire un modèle compétitif.
Après avoir fermé le jeu, Ves se leva et s'étira, se repassant mentalement l'entretien dans sa tête. 7eSerpent avait parlé avec un accent particulier qui lui rappelait les fonctionnaires travaillant dans la capitale de Cumulonimbia. Malgré sa bonne éducation, le jeune pilote décrivait son pilotage de la même manière vague que les vétérans lorsqu'ils décrivaient leurs incroyables exploits que d'autres pensaient liés au Facteur X.
En d'autres termes, l'entretien n'avait pas donné de résultats probants.
Ves n'avait pas beaucoup progressé dans la compréhension de l'insaisissable Facteur X. S'agissait-il d'une sorte d'énergie qui se cachait à l'intérieur d'un Mécha ? Ou bien était-ce d'un catalyseur de l'évolution qui ne se manifestait que chez quelques pilotes ?
« Il y a une chose que toutes les interviews sur le Facteur X ont en commun. »
L'amour. L'affection. Le chagrin. La vengeance. La plupart des performances extraordinaires mentionnées dans le réseau galactique étaient soutenues par des émotions fortes et incontrôlées. Cela ne semblait pas avoir de rapport. Qu'est-ce que les émotions avaient à voir avec les performances d'un Mécha ? C'est comme si l'on disait qu'un avion pouvait voler plus vite si le conducteur était heureux ou en colère. Cela n'avait aucun sens.
« Mais un avion n'a pas d'interface neuronale. » remarqua Ves, pensant qu’il avait trouvé un indice. « L'interface neurale permet aux pilotes de recevoir les informations sensorielles du Mécha, ce qui leur permet de traiter la structure comme s'il s'agissait de leur propre corps. Toute décision prise par un pilote de Mécha est envoyée en sortie via la même interface, ce qui permet au Mécha de se déplacer en fonction de ses commandes. »
Ves retourna à son terminal et chercha quelques articles sur l'interface neurale.
L'interface neurale était un matériel très restreint et très contrôlé. Aucun fabricant n'autorisait l'interface neurale à émettre des signaux inutiles. Un excès de signaux sensoriels surchargerait le cerveau d’un pilote, tandis qu'un excès de mouvements pouvait faire perdre le contrôle au véhicule. L'interface neurale était strictement programmée pour détecter et bloquer les signaux non autorisés, et les techniciens les vérifiaient fréquemment pour s'assurer qu'ils n'avaient pas été altérés. Pratiquement tous les créateurs et techniciens de Méchas faisaient confiance à l'interface neurale pour fonctionner comme prévu.
« Si des milliers d'initiés de l'industrie sont sûrs qu'il n'y a rien de louche avec l'interface neuronale, alors elle n'est pas la source du Facteur X. »
Les émotions provoquaient également des signaux cérébraux, et comme ceux-ci étaient différents des signaux sensoriels et de mouvement, ils étaient explicitement bloqués par l'interface neuronale.
« Mais... et si ces signaux étaient inséparables ? »
Les émotions pouvaient-elles être retransmises par ces mêmes signaux, ce qui rendrait impossible leur filtrage par l'interface neurale ?
Par exemple, si un Mécha brandissait une épée au-dessus d'un ennemi tombé au combat, le désir de son pilote de tuer son adversaire se mêlait-t-il au même signal qui commandait au Mécha d'abattre son épée ?
Si un Mécha repérait des missiles volant dans sa direction, est-ce que quelque chose comme la peur accompagnait les signaux des capteurs détectant la menace imminente ?
Malheureusement, Ves n'avait aucune formation en sciences neuronales. Tout ce qu'il avait appris sur l'interface neurale à l'université, c’était comment l'installer et l'entretenir. Un créateur n'avait pas besoin de savoir comment fonctionnait un tel outil l'utiliser dans ses créations. Ves n’était donc pas en mesure de répondre à cette question.
« Je ne pense pas que toutes ces personnes à la recherche du Facteur X soient si stupides. Si quelqu'un comme moi peut y penser, je suis sûr qu'ils se sont épuisés à essayer de voir si l'interface neuronale était capable de faire plus. »
En fin de compte, Ves fut nouveau bloqué. Sans théorie solide sur la façon d'obtenir le Facteur X, Ves n'avait aucun point de départ pour concevoir un Mécha l’intégrant. Avec les intérêts qui l’attendaient, il commençait à manquer de temps. Il ne pouvait pas gaspiller ses derniers jours dans une quête infructueuse.
Lucky choisit ce moment pour faire irruption à l'intérieur. D'une démarche nonchalante, le chat mécanique déposa le saphir bleu brillant aux pieds de Ves. Il lui caressa ensuite les jambes de son corps mince mais vif.
« Une autre gemme, à ce que je vois. Au moins, tu ne l'as pas encore enterrée dans le jardin. » Ves ramassa la gemme bleue étincelante et l'inspecta brièvement avant de la ranger dans un petit coffre-fort. « Bon travail, mon chat. »
Ves fit une pause. Il ramassa son chat mécanique et s'installa sur un canapé. Il gratta la peau métallique du chat, sans vraiment savoir si le chat sentait ses doigts, mais en faisant comme s'il les sentait. Lucky ferma les yeux et s'allongea confortablement sur les genoux de Ves.
Alors qu'il regardait Lucky, une étrange pensée s'insinua dans sa tête. « Es-tu vivant ? »
Le chat continuait à ronronner, comme s'il ne comprenait pas la question. Mais Ves savait que le chat était plus intelligent qu'il n'y paraissait. Il possédait une IA bien plus sophistiquée que les pensées d'un chat domestique moyen.
« Qu'est-ce que la vie ? »
Cette question vieille comme le monde suscitait encore de nombreud débats. De nombreux scientifiques avaient présenté la vie comme la capacité d'apprendre, de s'adapter et de se reproduire. Ces définitions cliniques tentaient d'englober toutes les formes de vie, y compris les bactéries les plus microscopiques. Cette définition était donc beaucoup trop large pour être utile dans cette situation.
Au lieu de cela, Ves se demanda si Lucky pouvait être considéré comme un être vivant. Certes, il ne pourrait probablement pas s'accoupler avec un autre chat, mais Lucky n'était pas différent de n'importe quel autre animal de compagnie. Que les réponses de Lucky se forment spontanément ou par le biais d'un grand scénario de réponses possibles, cela n'avait pas d'importance. Les humains fonctionnaient de la même manière si l'on sortait les microscopes et que l'on s'enfonçait dans les cellules et l'ADN d'une personne.
« Je me fiche de ce que disent les scientifiques et les experts. Puisque tu es capable d'exprimer tes émotions, tu es vivant à mes yeux. »
Ves était également presque certain que la clé pour déverrouiller le Facteur X se trouvait dans les émotions. Si Lucky pouvait exprimer des émotions comme l'amour, la haine, la peur et le dégoût, pourquoi pas un Mécha ? Il était certain qu'un Mécha ne possédait pas la programmation nécessaire pour avoir des pensées aussi redondantes aux yeux des scientifiques. Mais que se passerait-il si un Mécha contournait le blocage neuronal ? Il pourrait emprunter le système neuronal complexe du pilote pour créer ses propres émotions.
Puisque le Mécha était connecté au cerveau de son pilote, ses émotions reflétaient celles de ce dernier. La colère d'un Mécha reflétait parfaitement l'hostilité de son pilote à l'égard d'un adversaire. Cela ne faisait que renforcer l'humeur d’un pilote et n'affichait rien d'anormal dans l'interface neuronale.
« J'ai un peu de mal à me comprendre. Comment un créateur novice comme moi peut-il y parvenir alors que d'innombrables experts se sont tapés le crâne dessus ? »
À ce stade, Ves ne se souciait plus de l'opinion des autres. Il resta simple.
« Lucky est vivant. Le système est également un être vivant. Si ces deux entités sont capables d’être vivantes, alors les Méchas peuvent aussi l’être. »
S'il présentait ces mots à l'un des chercheurs qui avaient étudié le Facteur X pendant des décennies, il serait moqué et ridiculisé. C'était un argument stupide qui reposait entièrement sur une expérience anecdotique subjective. Mais lorsqu'il se pencha sur le dos de Lucky et le caressa, il n'éprouvait aucun regret.
« Je ne peux pas mieux dire, mais ma logique défectueuse n'a pas d'importance. Ma conviction suffit. Mon cœur me dit que je regarde dans la bonne direction, et c'est suffisant. »
Ves avait enfin obtenu une image quelque peu cohérente de la relation entre la vie et le Facteur X. Il sentait qu’un poids avait disparu.
« Maintenant, je dois mettre la théorie en pratique. »
Ves était prêt à concevoir un nouveau Mécha. Un qui, espérons-le, débloquerait le Facteur X.
