Chapitre n° 14 - Futile
Traducteur/Checker : SP76
En lisant les spécifications du Mécha, Ves sentit toute sa satisfaction disparaître. Il avait accompli la tâche difficile de construire un Mécha très avancé, c’était certain. Son manque de compréhension et sa faible maîtrise de l'équipement avaient causé plusieurs problèmes avec le Mécha. Le Auguste César qu'il avait fabriqué faisait pâle figure par rapport à un modèle d'usine standard. Plusieurs critères montraient quelques points de pourcentage de déficiences.
Ces points de pourcentage pouvaient tout aussi bien constituer un gouffre sur le marché des Méchas. Lorsque les pilotes voulaient acheter un Mécha de série, ils exigeaient au moins qu'il soit conforme aux normes. Il était impossible qu'un pilote sain d'esprit paie le prix fort pour une copie sous licence de qualité inférieure.
Ves prit le temps de faire des recherches sur le Auguste César et ses variants, qui étaient peu nombreux. Contrairement à la vraie vie, le Auguste César jouissait d'une plus grande popularité. Les problèmes logistiques, comme l'énergie limitée, n’avaient guère d'importance dans les modes de jeu plus courts d'Iron Spirit, tels que les arènes 1v1 et 2v2. L'épineux problème des réparations fréquentes pouvait être résolu d'un geste de la main, car le jeu s'occupait de tout, tant que vous aviez de l'or ou des crédits à dépenser.
Les joueurs qui achetaient le Auguste César avaient tendance à être plus riches que la normale, mais ils exigeaient aussi plus de leurs Méchas. Leur volonté de payer un peu plus cher pour un Mécha plus performant n'aidait pas Ves pour le moment, car son propre produit était merdique.
« Pourtant, je n'ai pas d'autre choix que de m'en débarrasser. J'ai dépensé une fortune en crédits pour sa construction virtuelle. Je devrais au moins pouvoir en récupérer le coût. »
N'ayant pas d'autre choix, Ves passa à la page de vente et mit en vente son premier Auguste César. Il proposa un prix provisoire de 45 000 crédits. La fourchette de prix donnait l'impression qu'il s'agissait d'une bonne affaire, même si les performances n'étaient pas à la hauteur des spécifications.
[Auguste César AC-1]
[Niveau : 5 étoiles]
[Modèle de base : Auguste César AC-1]
[Prix d'achat : 750 000 or (-50%)]
[Prix premium : 45 000 crédits brillants]
J'espère qu'un imbécile l'achètera sans avoir lu les spécifications trop attentivement. Sinon, il allait devoir retourner au magasin et diminuer à nouveau le prix pour s'en débarrasser plus rapidement. Il lui manquait encore beaucoup de crédits et il n'avait plus de fonds pour construire un autre Mécha virtuel.
« Je reviendrai dans quelques jours. » dit Ves avec espoir, mais il ne put empêcher son ton d'être sinistre. « Une chose est sûre. Si je veux m’en sortir, j'ai désespérément besoin de devenir compétent en ingénierie électrique. »
En grandissant sur cette planète, Ves ne se sentait pas différent de ses camarades de classe et des autres personnes qui l'entouraient. Ce n'est que lorsqu'il avait étudié à Rittersberg qu'il s’était rendu compte que le reste de la galaxie se déplaçait à des vitesses différentes.
Cela l'a à la fois effrayé et enthousiasmé. Ves vérifia son statut et constata qu'il avait gagné suffisamment de PC pour s'offrir la première compétence. En tant que catégorie de compétence majeure, l’Ingénierie Électrique était bon marché à apprendre, mais très cher à maîtriser, mais c'était un problème pour plus tard. Pour l'instant, il avait dépensé 200 PC pour acquérir le premier niveau de la compétence, que le système qualifiait d'incompétent.
Des informations brutes et des connaissances affluèrent dans l'esprit de Ves. En l'espace de quelques minutes, plus de connaissances qu'il ne pouvait en gérer tentèrent de se nicher dans son cerveau, ce qui faillit lui faire perdre connaissance. Il se laissa tomber au sol et tenta de retenir ses cris en se tenant la tête. D'innombrables données sans intérêt se pressaient contre son esprit.
Lucky fut même assez effrayé pour sauter sur une armoire, se méfiant des intrus.
La pression diminua au bout d'une dizaine de minutes. Ves respira profondément en essayant de retrouver son calme. La plupart des données semblaient avoir été rejetées au fond de son esprit, inaccessibles pour le moment. Peut-être que les améliorations de compétences ultérieures en avaient débloqué certaines parties. C’était étrange.
Pour retrouver son calme, il fit une pause et emmena Lucky en ballade. Son père et lui avaient longtemps vécu près de cette étendue de forêts et de plaines. La maison de son enfance en banlieue avait été vendue, les nouveaux propriétaires s'en étant emparé avec enthousiasme. Son père avait préféré construire un atelier modulaire d'occasion à la sortie de la ville. Son emplacement, plus proche de la nature, lui offrait une meilleure intimité et lui permettait de s'assurer que rien d'autre ne serait endommagé si son atelier explosait pour une raison ou une autre.
« Te souviens-tu d'une vie avant que le Système ne te donne à moi ? »
Le chat mécanique miaula d'un air perplexe en explorant les buissons voisins.
« Tu ne sais pas, hein ? » dit Ves en étirant ses bras et en levant la tête pour regarder le ciel coloré. « Bienvenue ici, sur ma planète natale. J'y ai vécu presque toute ma vie. La seule fois où je l'ai quittée, c’était pour aller à l'université dans la capitale. »
La planète Rittersberg abritait le gouvernement de la République Brillante. Ils contrôlaient fortement le climat afin que les humains puissent y vivre de manière optimale. Des villes tentaculaires, des villas luxueuses et de vastes étendues de faune terrienne et indigène en faisaient un paradis, certes coûteux, mais néanmoins idyllique.
Pourtant, Ves préférait de loin les terres sauvages et accidentées de Cumulonimbia. Les sociétés de terraformation qui avaient transformé la boule de roche en une planète vivante n’étaient restées sur place que pour faire le strict minimum. Ils étaient repartis avec leurs chèques, même si des problèmes étaient apparues. L'air local n'avait pas la même odeur que la norme terrienne, les étés ne duraient jamais longtemps, et il y avait des nuages presque tout le temps.
C'est ici qu'il vivait. Il était d'abord un habitant de Cumulonimbia, puis un citoyen de la République Brillante. Peu de malheurs ayant lieu dans le reste de la galaxie le concernaient ici, sur cette planète tranquille. Ce coin de la galaxie se trouvait à la périphérie du territoire civilisé. On y trouvait peu d'étoiles, peu de ressources exotiques, et seules quelques entités extraterrestres se partageaient les frontières de la République Brillante.
Il n’y avait que très peu de combats de Méchas. Outre les guerres entre la République et l'agressif Royaume de Vesia, le Corps des Méchas n'avait affaire qu'à des criminels solitaires et à de petits groupes de bandits trop faibles pour s'attaquer aux grands quartiers.
Cela lui permettait de mener une vie paisible et stable, quelque chose d’enviable pour certains. Son père avait délibérément quitté les planètes plus animées de Rittersberg et de Bentheim pour s'installer sur la planète soporifique qu’est Cumulonimbia. En grandissant sur cette planète, Ves ne se sentait pas différent de ses camarades de classe et des autres personnes qui l'entouraient. Ce ne fut qu’à son entrée à Rittersberg qu'il s’était rendu compte que le reste de la galaxie se déplaçait à des vitesses différentes.
C’était à la fois effrayant et excitant.
Au final, Ves s’était engagé dans ce monde compliqué et obscur afin de réaliser son rêve de devenir créateur de Méchas. Cette seule décision lui avait permis d'entrer en contact avec le gouvernement, les associations professionnelles, les fournisseurs et bien d'autres choses encore. Il se sentait lié à la galaxie, comme si tout ce qu'il faisait affectait le reste de la civilisation humaine. Un peu seulement, mais il avait l'impression que son existence comptait.
« Hm, à quel genre de conneries est-ce que je pense ? Je devrais retourner travailler. » Ves se décida et raccompagna Lucky à l'atelier.
Pendant ce temps, il passe un coup de fil à Melinda.
« Bonjour cousine. »
« Hé Ves, j'allais t'envoyer un mail ce week-end. »
« Ah, t’as trouvé quelque chose, pour ma demande ? »
Melinda envoya quelques documents via son communicateur. « Le Auguste César est une bête rare, et le Corps de Méchas n'a jamais officiellement acheté l'un de ses modèles. Cependant, il est déjà entré en contact avec quelques modèles pilotés par des pirates fuyant les autorités des plus grands empires. Ils en ont même capturé un intact, plus ou moins. »
« En ont-ils fait quelque chose ? »
« Le Corps est peut-être parfois radin, mais il ne se débarrasse pas d'un Mécha fonctionnel. Un as l'a pris en charge et l'a piloté pendant quelques années avant qu'il ne soit impliqué dans une escarmouche frontalière avec les Vésiens. Il a perdu sa jambe gauche et une partie de sa taille. Quand il est revenu au hangar, c’était tellement difficile et cher à réparer qu’ils ont arrêté toute activité avec. Ils ont vendu ce qu’il restait et n’en ont plus jamais reparlé. »
« Merde, il n'existe plus maintenant, n'est-ce pas ? »
« Ouaip. Recyclé jusqu'aux sièges. »
« Eh bien, c'en est fini de mes espoirs de le remettre à neuf. Quoi qu'il en soit, le Corps de Méchas a dû apprendre une ou deux choses sur le AC-1, n'est-ce pas ? »
« Rien d'officiel, mais j'ai retrouvé l'un des techniciens qui s’en occupait, quand il était en service. »
C'était impressionnant, mais aussi un peu dangereux. Melinda pouvait avoir des ennuis si elle harcelait trop un vétéran.
« Ne t'inquiète pas, cousin. » Melinda sourit sur la vidéo. « Il a trouvé que le Auguste César était difficile à entretenir, mais il lui manque toujours. Il m'a confié les notes qu'il conservait sur le Mécha. Je les ai envoyé, pendant qu’on discutait, donc tu devrais déjà les recevoir dans l’entrepôt. »
« Ça va beaucoup m’aider. Merci d'avoir pris le temps. »
« Je suis impatiente de voir ce que tu comptes en faire. N'oublie pas de m'appeler et de me montrer ton travail lorsque tu auras terminé un projet ! »
« J’hésiterai pas ! »
De retour dans son atelier, Ves parcourt les documents envoyés par Melinda. Le technicien à la retraite avait exprimé ses pensées de manière désordonnée, sans ordre apparent dans ses nombreuses idées. Ves passa un certain temps à aplanir les mots désordonnés et le jargon abondant pour en faire quelque chose de lisible.
Ce qu'il avait obtenu lui ouvrit l'esprit. Le technicien était manifestement doué pour l'improvisation et le bricolage. Il avait fait fonctionner le Auguste César pendant des années, même sans les pièces de rechange officielles de la National Aeromotives. Bien que les notes ne contiennent aucun schéma ou plan, le simple fait de découvrir les changements et le raisonnement du technicien donnaient déjà à Ves des idées pour ses propres projets de personnalisation.
Ses nouvelles compétences d’ingénieur électrique l’aidèrent également à comprendre les dessins bruts des câbles réacheminés et des systèmes déplacés. Le technicien à la retraite avait passé une partie de son temps libre à essayer de trouver une meilleure disposition pour les enchevêtrements les plus problématiques. Peu d'entre eux semblaient viables, mais le technicien avait réussi à trouver quelques optimisations, rendant le Mécha un peu plus facile à entretenir.
Après avoir assimilé les documents, Ves eut envie de travailler immédiatement sur une conception. Il passa rapidement dans le modéliseur et commença à incorporer certaines de ses idées à son Auguste César.
Il commença par travailler sur les solutions les plus simples. Il déplaça quelques composants, parfois d'un millimètre, parfois de gauche à droite. Ensuite, il débranchait quelques câbles et pour les réacheminer ailleurs.
Lorsque Ves prit du recul admira ses changements, il se rendit compte que les suggestions du technicien étaient fondées sur la réalité. Les modifications qu'il avait apportées selon les suggestions rendaient le Mécha un peu moins difficile à produire et à entretenir.
« Maintenant que j'ai cueilli tous les fruits à portée de main, il est temps de commencer le vrai travail. »
Ves avait l'intention de recréer le AC-1 pratiquement à partir de zéro. Se contenter de quelques modifications ici et là n'était pas suffisant. Ves se mordit donc les lèvres et commença à tester la viabilité de modifications plus radicales, certaines suggérées par les techniciens, et d'autres qu'il avait trouvées lui-même après avoir travaillé à la main sur sa conception dans le jeu.
Les changements qu'il esquissa n’émalioraient le modèle de base que de façon incrémentielle. Avec des connaissances limitées et un manque de licences pour les composants, Ves se heurtait à des limites partout.
Au fond, un Mécha humanoïde imitait le fonctionnement du corps humain. Bien que des centaines d'années de progrès avaient rendu la mécanique d'un Mécha de plus en plus sophistiquée, elle obéissait toujours aux mêmes règles. Si Ves coupait arbitrairement quelques câbles ou en modifiait les proportions, il risquait de transformer le concept en un désordre irréalisable, tout comme il l'aurait fait s'il avait touché à un véritable corps humain.
Certains avaient commencé à se demander si les Méchas n'évolueraient pas pour devenir des êtres vivants. Ves ne s'intéressait pas à ces discussions philosophiques qui avait surgi de temps à autre lors d’un cours. Il ne se faisait pas d'illusions en pensant qu'il jouait à Dieu en façonnant de nouveaux Méchas. Ves avait toujours pensé que ses camarades de classe qui parlaient ainsi considéraient le métier de créateur comme un luxe. Ves préférait fréquenter des gens plus terre-à-terre, qui considéraient leur travail comme un moyen d'aider les pilotes de Méchas qui défendaient leurs maisons.
Une semaine s’écoula, et Ves avait accompli quelques exploits. Il avait gagné suffisamment de PC pour faire passer sa compétence d’ingénierie électrique au rang novice. En améliorant ses connaissances, il avait également simplifié quelques points problématiques. Cela entraînait une baisse des performances, mais ce qu'il avait perdu en spécifications, il l'avait gagné en facilité de fabrication et de réparation. Bien que Ves ait fait quelques progrès mineurs pour apprivoiser la bête, celle-ci avait conservé sa sauvagerie et sa férocité essentielles.
« J'ai encore un long chemin à parcourir, mais j'atteins les limites de mes compétences et de mon imagination. »
Il n’était qu'à un projet à moitié achevé. Alors qu'il voulait attendre de pouvoir s'offrir quelques compétences supplémentaires grâce à son revenu régulier de PC, il devait valider son projet en le fabriquant lui-même. S'il ne mettait pas la main à la pâte, tout son travail restait théorique.
Ves finalisa la modélisation lorsqu'il atteignit les limites de ce qu'il pouvait faire. Il baptisa ce nouveau modèle Néron, en référence à un personnage célèbre qui avait vécu à la même époque que César Auguste dans l'histoire de l'ancienne Terre. Franchement, Ves ne connaissait pas grand-chose à l'histoire. Il s’était contenté de faire une recherche occasionnelle sur le web pour trouver des noms sympas, et Néron était apparu comme un type à l'évaluation mitigée. Cela correspondait parfaitement à ce qu'il pensait du sien, et à ce qu'il pensait également de son projet récemment achevé.
Au moins, il n'avait pas baptisé son projet "Le Bâtard".
Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'évaluation de la conception par le Système était modérée. Tous les systèmes de base et l'armure étaient restés identiques à ceux du modèle de base, et le système lui donna donc une faible note pour l'effort. La seule chose que Ves réussit à arracher au Système est une récompense de base de 10 PC, car la conception est basée sur un modèle Dernière Génération compliqué.
Il était prêt à commencer la fabrication d'un Mécha virtuel. Lorsque Ves se connecta à Iron Spirit et visita la boutique, il fut surpris de constater que quelqu'un avait acheté son Auguste César à moitié construit.
LaGrandeRouteVerte.
Le nom d'utilisateur ressemblait à celui d'un parfait inconnu. Ves consulta sa liste d'amis et ne trouva rien. Une recherche sur le réseau révéla seulement que le joueur n'était pas une célébrité.
« Mais c’est qui lui ? »
Eh bien, qui que ce soit, il avait évité à Ves bien des ennuis. « Peu importe. Puisque le Mécha a été vendu, j'ai assez de crédits pour fabriquer le Néron. »
Il relégua l'identité de l'acheteur au second plan et entra dans l'atelier virtuel pour se mettre au travail. Il avait hâte de voir si le Néron qu'il produirait pourrait correspondre aux spécifications d'un AC-1 standard.
