Chapitre 7 : Naroka
Une fois que Lumian eut quitté la Vieille Taverne, il se retrouva debout sur la route inégale, sans savoir où aller ensuite.
Le soleil du matin le frappait de ses rayons, bien qu’il y eut dans l’air une légère fraîcheur.
Tandis qu’il réfléchissait à son prochain mouvement, Reimund Greg surgit de côté.
"Je te cherchais justement."
Lumian reprit vite contenance et demanda : "Quel est le problème ?"
Reimund parut pris de court.
"Tu as oublié ? Aujourd’hui, on est censés aller voir les anciens, à peu près de l’âge de mon pépé, et les interroger sur la légende du Sorcier."
Lumian gémit, plaquant sa main sur son front, comme en proie à une douleur.
"Ah oui ? Pourquoi est-ce que je ne m’en souviens pas ? Ou bien c’est seulement ton imagination ?"
L’expression de Reimund passa de l’inquiétude à la peur. Alors qu’il allait demander davantage et vérifier s’il avait imaginé ce qui s’était passé la veille, le visage de Lumian s’éclaira d’un sourire malicieux.
"Petit vaurien, tu me refais une blague !" jura Reimund, incapable de contenir son agacement.
"Tu devrais travailler tes jurons," le reprit Lumian en secouant la tête, déçu. "Même Ava jure mieux que toi."
Ava Lizier, la belle fille du célèbre cordonnier de Cordu, Guillaume Lizier, était désormais gardeuse d’oies.
L’expression de Reimund changea tandis qu’il marmonnait : "Ava…"
Puis il regarda Lumian. "C’est notre amie, hein ?"
Lumian acquiesça en souriant. "Oui, c’est notre amie."
Tous trois, avec Guillaume des Berrys et Azéma Lizier, la cousine d’Ava, étaient des adolescents inséparables qui passaient souvent leurs journées ensemble.
"Et si on embarquait Ava pour nous aider à découvrir la vérité derrière la légende ?" suggéra Reimund. "Tu sais bien, son père disait toujours : "Pourquoi faut-il payer une dot quand une femme se marie ? Combien de bonnes familles sont tombées à cause de ça ?" Ça lui fait mal de l’entendre. Elle serait peut-être soulagée si elle pouvait tirer un trésor ou une récompense de l’enquête."
"J’ai aussi entendu les chefs de plusieurs familles du village dire des choses semblables, y compris notre padre," ajouta Lumian avec un sourire en coin. "Ils voudraient que leurs frères restent à la maison pour toujours. Même s’ils se marient, qu’ils n’aillent pas s’installer seuls pour fonder une famille. Parce que ça obligerait à partager les biens et à leur donner la part qui leur revient."
Lumian lança un regard furtif à Reimund et poursuivit : "Voilà pourquoi beaucoup de familles préfèrent laisser l’un de leurs enfants devenir berger. Comme ça, il ne se marie pas et il a un revenu assuré. La plupart du temps, il peut subvenir à ses besoins."
L’expression de Reimund s’assombrit peu à peu tandis qu’il mesurait les implications de la question.
Il n’y avait jamais vraiment réfléchi.
C’était précisément pour cela qu’il aimait passer du temps avec Lumian. Même si la plupart des gens du village pensaient que Lumian avait mauvais caractère et aimait mentir et jouer des tours, il était en réalité plus instruit que n’importe qui de son âge. Reimund, lui, avait l’impression de ne pas savoir grand-chose et de passer ses journées dans le brouillard, se contentant de suivre les arrangements de sa famille.
C’est bien que tu comprennes… pensa Lumian, avant de ramener habilement la conversation vers leur enquête.
"Là, c’est trop tard. Il faut se dépêcher d’aller poser des questions. On prendra Ava demain. Oui, on pourra aussi embarquer Guillaume-junior et Azéma plus tard. Non seulement ça peut rapporter, mais ce sera aussi une activité intéressante, qui peut entraîner nos capacités."
"Amener Guillaume-junior et Azéma aussi ?" grogna Reimund, à contrecœur.
Plus il y aurait de monde, plus sa part des récompenses diminuerait.
Et puis, s’il les incluait, il aurait moins d’occasions de gagner les bonnes grâces d’Ava.
Lumian le regarda avec une pointe de bonté et de pitié dans les yeux.
Pauvre idiot, tu crois qu’Ava va tomber amoureuse de toi ? Elle a les sourcils très hauts, elle ne veut épouser qu’une bonne famille. Elle a clairement une certaine impression favorable de moi, un "vaurien", et pourtant elle sait se contenir…
Dans la région du Dariège, avoir "les sourcils hauts" signifiait avoir des exigences élevées, et ne pas se contenter du premier garçon moyen venu.
"Ma sœur disait toujours que l’union fait la force," expliqua simplement Lumian. "Qui sont les vieux croûtons qu’on doit aller voir ?"
"Tu n’as pas enquêté ?" demanda Reimund, surpris.
Comment aurais-je eu l’énergie d’enquêter après l’incident de la carte de Bâton ? Lumian sourit et lança : "Bien sûr que j’ai enquêté. Je testais juste ta capacité à recueillir des informations."
Reimund n’en douta pas.
"Il y a neuf anciens encore en vie au village. Ils ont à peu près l’âge de mon pépé, ou un peu plus…"
Six femmes et trois hommes. Les femmes vivent plus longtemps… Lumian écouta en silence, plongé dans ses pensées.
"Pas besoin d’aller voir les deux derniers. Ils viennent d’un autre village et sont arrivés ici par mariage."
"Commençons par Naroka. C’est la plus âgée, et elle était peut-être déjà adulte quand l’affaire du Sorcier est arrivée."
Le vrai nom de Naroka n’était pas Naroka. C’était un titre de respect.
Dans la province de Riston, les femmes mariées issues de familles en vue, ou celles qui étaient réellement chefs de foyer, avaient droit au titre "Madame". Plus encore, leurs noms étaient marqués d’un "a" pour proclamer leur féminité, et précédés de "Na" pour signifier leur autorité de Madames régnant sur leurs domaines.
La famille de Mme Pualis était en déclin depuis longtemps, et, chez elle, elle s’en remettait docilement à son mari Béost, l’administrateur provincial. Par conséquent, elle n’avait ni le préfixe "Na" ni le suffixe "a". On ne pouvait l’appeler que "Madame".
Naroka était devenue veuve tôt dans sa vie et, de ce fait, elle avait pris en main les comptes de la famille. Malgré le fait que ses deux fils aient atteint l’âge adulte, se soient mariés et aient eu leurs propres enfants, elle gardait la main fermement posée sur les cordons de la bourse des fortunes familiales.
C’était rare à Cordu, où les hommes prenaient d’ordinaire en charge les affaires de la famille. Dans les familles où le père manquait, l’aîné reprenait naturellement à sa mère l’autorité de gérer l’ensemble de la famille une fois l’âge adulte atteint.
"D’accord," accepta Reimund, sans remettre en question la décision de Lumian.
Alors qu’ils passaient devant quelques bâtiments, Lumian aperçut quatre vieilles femmes qui prenaient le soleil en bavardant tranquillement devant une maison à deux étages. Elles étaient assises très près les unes des autres, s’épouillant mutuellement, ce qui était une forme de divertissement dans les campagnes de la République d’Intis, destinée à rapprocher les gens et à exprimer l’affection.
"On lui demande maintenant ?" hésita Reimund, inquiet que leur quête de la vérité derrière la légende ne se répande dans tout le village.
"Attendons encore un peu," répondit Lumian d’un ton grave, sachant que bien des rumeurs du village naissaient et se propageaient par de tels rassemblements.
Au bout d’un moment, les trois autres vieilles femmes partirent l’une après l’autre, parce qu’elles avaient encore du travail à faire chez elles.
"Bonjour, Naroka." Lumian s’avança aussitôt.
Les cheveux de Naroka étaient grisonnants, et ses yeux légèrement troubles. Elle portait une robe sombre en toile grossière, et ses mains étaient couvertes d’une peau fripée, avec des taches évidentes sur le visage.
"Quand est-ce qu’Aurore se joindra à nous ? Beaucoup de gens au village la regrettent," demanda Naroka avec un sourire.
Les hommes, je suppose ? Lumian entra dans cet état où l’on répond à côté tout en parlant vrai, et demanda avec curiosité : "Naroka, tu as vraiment vu un vrai Sorcier ? Celui dont le cercueil ne pouvait pas être bougé par neuf taureaux ?"
Le visage de Naroka changea très légèrement.
"Qui t’a raconté ça ?"
"Son pépé est revenu une nuit pour le lui dire." Lumian se mit à débiter des absurdités.
Naroka resta stupéfaite. "Les âmes peuvent vraiment revenir…"
"Mon papa m’a dit que Pépé l’avait mentionné quand il était vivant," intervint Reimund, incapable de regarder Lumian tromper la vieille femme.
L’expression de Naroka s’affaissa. Après un instant de réflexion, elle prit la parole.
"Avant qu’il ne meure, aucun de nous ne savait que c’était un Sorcier. Il se comportait tout à fait normalement."
Comme toi tu ne sais pas qu’Aurore est une Sorcière… pensa Lumian.
"Jusqu’à ce qu’il meure soudain, et que ce hibou passe au-dessus…" Naroka s’interrompit, perdue dans ses souvenirs.
Le reste de son récit correspondait à la légende.
Lumian insista.
"Où habitait ce Sorcier, à cette époque ?"
Naroka le regarda.
"Là où toi et Aurore habitez maintenant."
"Après que ce Sorcier a été enterré, le padre et quelques autres ont mis l’endroit à sac et l’ont brûlé jusqu’aux fondations. Pendant deux ou trois décennies, personne n’osa s’approcher de ce site. Puis, à la fin, l’affaire a été oubliée. Plus tard, Aurore est venue et a acheté le terrain pour reconstruire la maison."
Chez nous ? Le cœur de Lumian fit un bond.
Cette réponse dépassait complètement ses attentes !
En un éclair, il comprit qu’il y avait une multitude de problèmes qu’il avait négligés jusque-là.
Avec le talent d’Aurore pour gagner de l’argent et ses capacités mystérieuses, presque surnaturelles, pourquoi diable s’installerait-elle dans la campagne de Cordu ?
Des villes comme la capitale provinciale, Bigorre, le centre textile animé de Suhit, ou même la capitale, Trier, auraient été de bien meilleures options. Même si Aurore cherchait un endroit à l’air pur et à l’environnement préservé, ces centres urbains offraient quantité d’endroits qui auraient convenu à ses besoins.
Aurore lui avait dit un jour : "La meilleure façon de se cacher, c’est de se cacher dans une grande ville…" L’esprit de Lumian s’emballa tandis qu’il s’efforçait de se calmer.
Aujourd’hui, il apprenait que le terrain choisi par Aurore pour leur foyer, le terrain sur lequel se dressait leur maison, avait autrefois appartenu à un Sorcier puissant…
"Où est enterré le Sorcier ?" intervint Reimund, incapable de contenir sa curiosité.
Sans espoir de trouver des richesses dans la maison de Lumian, il ne pouvait qu’espérer que le corps du Sorcier recelât un secret précieux.
Naroka dit, amusée : "Ça a fait toute une affaire. Ça a sans aucun doute sonné l’alarme pour le padre.
"Autrefois, on a rassemblé neuf taureaux pour tirer le cercueil jusqu’au cimetière à côté de la cathédrale. Le padre a accompli un rituel pour le purifier. Finalement, le corps a été incinéré, et les restes ont été enterrés dans une tombe."
Reimund ne put cacher sa déception et marmonna : "Je vois."
"Pourquoi tu demandes ça ?" Naroka examina le visage de Reimund avant de questionner.
Lumian éclata de rire et inventa une histoire qui sonnait comme une pure fabrication. "On cherche le trésor du Sorcier."
"Petit, ne perds pas ton temps à rêver," avertit Naroka.
"Compris," répondit Lumian docilement.
Lumian et Reimund prirent congé de Naroka et reprirent la route vers la place du village.
"Y a aucun espoir, Lumian. Aucun," marmonna Reimund, le moral en berne, tandis qu’ils contournaient un bâtiment.
"En effet. Tout ce qui pouvait brûler a brûlé. Tout ce qui pouvait être pris a été pris il y a des décennies," répondit Lumian en hochant la tête.
Malgré la noirceur de leur situation, Lumian n’était pas déçu grâce à l’opportunité dans son rêve.
Reimund acquiesça.
"Ouais, t’as raison. De toutes les histoires, il ne reste que ce maudit hibou."
Les yeux de Lumian s’illuminèrent tandis qu’il tournait son regard vers la forêt au-delà du village. "hibou…" murmura-t-il.
Reimund recula, horrifié, et ajouta à la hâte : "Mais elle doit être morte depuis des années."
Il n’était pas du genre à fréquenter les hiboux et autres créatures maléfiques.
Dans le sud d’Intis, on croyait que les hiboux, les rossignols et les corbeaux étaient des êtres sinistres au service des démons, qui dérobaient les âmes humaines et n’apportaient que malheur.
